Jacques Charlin (ISEP 1959), PrĂ©sident d’honneur d’ISEP Alumni

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Chapitre II
Souvenirs et dialogue des pionniers :
L’Institut catholique de Paris mise sur l’Ă©lectronique (1955-1968)

Dans les annĂ©es 1950, la France se remettait des dĂ©sastres de la guerre et de l’occupation. L’essor des nouvelles technologies dĂ©veloppĂ©es pour les besoins des armĂ©es est exceptionnel et notre pays s’efforçait de retrouver sa place naturelle parmi les nations Ă  la pointe de la recherche scientifique et des dĂ©veloppements industriels qu’induisent ces innovations technologiques. Parmi ces nouveaux secteurs plein de promesses, l’Ă©lectronique passionne deux jeunes scientifiques l’abbĂ© Jacques Valentin et son ami Norbert SĂ©gard. Tous deux issus de la facultĂ© des Sciences des Instituts Catholiques de Paris et de Lille, rĂȘvent de crĂ©er une Ă©cole d’ingĂ©nieurs consacrĂ©e Ă  cette nouvelle technologie. La pĂ©nurie d’ingĂ©nieurs dans ce domaine Ă©tait considĂ©rĂ©e comme fort prĂ©judiciable aux dĂ©veloppements industriels prĂ©visibles et la profession appelait de ses vƓux Ă  la crĂ©ation de nouvelles Ă©coles.

Traditionnellement, les Instituts Catholiques de Lille et Paris ont toujours fait preuve d’un grand intĂ©rĂȘt pour accompagner, par des enseignements adaptĂ©s, l’Ă©volution de la sociĂ©tĂ©. C’est ainsi qu’Ă  Lille furent créées les HEI et Ă  Paris dĂšs 1913 l’ESSEC (2*).

L’abbĂ© Valentin s’efforce avec passion et acharnement de convaincre Monseigneur Blanchet, Recteur de l’Institut Catholique de Paris, de l’intĂ©rĂȘt de crĂ©er une Ă©cole rĂ©pondant aux souhaits de l’industrie radioĂ©lectrique et, dĂ©but 1955, le principe de ce ma cement est acquis. Tout naturellement Monseigneur Blanchet demande Ă  l’abbĂ© Valentin d’assurer le dĂ©marrage du nouvel institut. La tĂąche est immense: il fallait trouver des financements, des locaux, des professeurs, Ă©tablir des programmes. Pour faire face l’abbĂ© Valentin proposa Ă  Monseigneur Blanchet un de ses amis, ancien condisciple au sĂ©minaire des Carmes, l’abbĂ© Jean Vieillard, pour prendre la direction de la future Ă©cole. Jacques Valentin, prĂȘtre non-conformiste, au parler direct et parfois truculent, savait susciter l’enthousiasme chez tous ceux qui l’approchaient. Travailleur acharnĂ© dans la poursuite de sa mission crĂ©atrice il se donna sans compter au lancement de cet institut (3*).

 

Une association fut rapidement créée, l’Association Edouard Branly. Elle fut le fondement juridique de l’Ă©cole et prĂ©sidĂ©e par le Recteur. Le Conseil d’Administration, lors de la premiĂšre rĂ©union, le 29 juin 1955 dĂ©cida l’ouverture d’un Institut d’Electronique, me nomma Vice-PrĂ©sident du conseil et l’abbĂ© Jacques Valentin administrateur dĂ©lĂ©guĂ©. Il me chargea des formalitĂ©s nĂ©cessaires Ă  l’ouverture de l’Ă©cole et Ă  mon habilitation comme Directeur auprĂšs de la Direction de l’Enseignement Technique. Je ne fus malheureusement disponible qu’en Juin 56. Aussi, tout naturellement, Monseigneur Blanchet demanda Ă  l’abbĂ© Valentin d’assurer le dĂ©marrage du nouvel institut. Mais je fus trĂšs associĂ© Ă  l’action de l’AbbĂ© Vallentin et je participais Ă  toutes les rĂ©unions du Conseil d’Administration qui dĂ©cidĂšrent des principaux aspects de l’Ă©cole: admissions, programmes, examens.

(1*) Jacques Charlin fut le premier prĂ©sident de l’Association des ElĂšves de l’ISEP.

(2*) HEI : Hautes Etudes Industrielles; ESSEC : Ecole Supérieure des Sciences Economiques et Commerciales.

(3*) Tout Ă©tait bon pour obtenir des aides pour son institut et la Coupole, boulevard du Montparnasse, voyait souvent cet ecclĂ©siastique peu commun aborder, dans ce but, avec aplomb dĂ©putĂ©s et sĂ©nateurs au sortir des sĂ©ances de nuit de l’AssemblĂ©e.

L’Institut Catholique mis Ă  disposition un grand amphithéùtre (4*) et l’association des amis d’Edouard Branly des salles du musĂ©e moyennant l’appellation d’Ecole Branly pour le nouvel institut. Il fallut beaucoup de diplomatie pour faire comprendre Ă  madame Tournon Branly, fille du grand physicien et vestale vigilante de cet Ă©difice, que le renom de son pĂšre serait encore mieux valorisĂ© en l’associant au terme d’une discipline qu’il avait tant contribuĂ©e Ă  crĂ©er, finalement l’accord se fit sur le nom:

(4*) Cet amphithéùtre se trouve au premier Ă©tage du cĂŽtĂ© gauche de la cour d’entrĂ©e de l’institut Catholique. Le chauffeur de Monseigneur le Recteur avait l’habitude de garer sa voiture devant la porte de l’escalier et malgrĂ© les demandes des Ă©tudiants il refusait de la dĂ©placer, l’abbĂ© Valentin Ă©crivit Ă  Monseigneur Blanchet :”Puisue votre chauffeur refuse de dĂ©placer votre voiture demandez-lui de laisser les portiĂšres ouvertes pour que mes Ă©tudiants puissent la traverser et accĂ©der ainsi facilement Ă  leur amphithéùtre…”

Dans le courant de l’Ă©tĂ© 1955, la presse annonce la crĂ©ation de ce nouvel institut consacrĂ© Ă  l’Ă©lectronique. Cet Ă©vĂ©nement est relatĂ©, par exemple, dans les “TĂ©lĂ©grammes de Paris Match” et dans divers mensuels professionnels. Les Ă©coles prĂ©paratoires telles que Stanislas, Saint GeneviĂšve et autres, en relation ou non avec les Instituts Catholiques, furent aussi averties. Fin aoĂ»t les candidats Ă©taient encore peu nombreux et l’abbĂ© Valentin inquiet commençait Ă  se dĂ©courager et considĂ©rait l’ouverture comme problĂ©matique, enfin en septembre de nombreux postulants se firent connaĂźtre et le 3 novembre, jour de rentrĂ©e des FacultĂ©s, il accueillait les pionniers. Quatre vingt Ă©lĂšves de niveau trĂšs diffĂ©rent se lançaient dans une aventure commune enthousiasmante. La majoritĂ© provenait des classes prĂ©paratoires soit directement de Math Sup soit dĂ©jĂ  “3/2”, certains avaient mĂȘme rĂ©ussi les examens Ă©crits de plusieurs concours. ParticularitĂ© rare Ă  cette Ă©poque pour une Ă©cole d’ingĂ©nieurs les jeunes filles Ă©taient admises et une dizaine s’Ă©taient inscrites (5*)

 

Lors de la rĂ©union du Conseil qui entĂ©rina cette dĂ©cision l’abbĂ© Valentin y prĂ©senta l’Ă©cole qu’il souhaitait. Comme l’ISEP naissait dans l’orbite de la FacultĂ© de Sciences de la Catho (un Institut de FacultĂ© en quelque sorte) il Ă©tait naturel d’y admettre des jeunes filles. Un des industriels prĂ©sent lui rĂ©pliqua ” Monsieur l’AbbĂ©, vous allez faire un investissement inutile!” On passa outre! Il y eut trente ans plus tard, 17% de femmes Ă©lĂšves ingĂ©nieurs l’ISEP.

(5*) Pour la Saint Valentin, l’abbĂ© Valentin invitait les jeunes filles Ă  dĂźner Ă  la Coupole et ce prĂȘtre entourĂ© d’un parterre de jeunes filles suscitait un intĂ©rĂȘt amusĂ© chez les convives environnants.

Dans une sĂ©ance de la SociĂ©tĂ© des RadioĂ©lectriciens deux conceptions s’affrontĂšrent. Son Vice-PrĂ©sident, M.Beurtheret, (6*) avait prĂ©cisĂ© les caractĂ©ristiques qu’il pensait attendues par les industriels pour ces futurs Ă©lectroniciens: “Nous avons besoin non pas de rĂȘveurs, mais de praticiens expĂ©rimentĂ©s, ayant bien assimilĂ© les bases du mĂ©tier d’ingĂ©nieur; ils devront possĂ©der des connaissances mathĂ©matiques strictement nĂ©cessaires Ă  une bonne comprĂ©hension des techniques de l’Ă©lectronique, mais ils devront avoir une formation essentiellement pratique et expĂ©rimentale et avoir acquis le sens profond de la physique et des mesures. Ils devront avoir des connaissances techniques sĂ©rieuses et des notions sur les sciences humaines. Ces ingĂ©nieurs devront faire preuve, en dehors de leur valeur professionnel:

  • d’aptitude au travail en Ă©quipe;
  • d’esprit de productivitĂ©;
  • d’aptitude aux relations humaines;
  • de justesse de jugement;
  • d’esprit d’observation et d’initiative.”

 

Face Ă  lui, Pierre David, ingĂ©nieur gĂ©nĂ©ral des tĂ©lĂ©communications et conseiller scientifique du SHAPE, dĂ©fendait un profil de formation plus traditionnel : “Certes, nous avons besoin d’Ă©lectroniciens. Il faut multiplier leur nombre par deux ou trois. Mais la formation classique des taupes est excellente si on n’y goĂ»te pas trop longtemps. Ce sont les mĂȘmes matiĂšres de base Ă  peu prĂšs dans tous les pays. Elles demandent un travail intensif. Partout, il y a deux ans de formation gĂ©nĂ©rale avant la spĂ©cialisation. On leur reproche un caractĂšre trop abstrait ? Mais, un professeur peut ĂȘtre plus ou moins abstrait. Et le choix des professeurs peut, peut-ĂȘtre, tenir davantage compte de la valeur pĂ©dagogique.”

Entre ces deux perspectives, la voie Ă  prendre n’Ă©tait pas Ă©vidente, la premiĂšre paraissait plus sĂ©duisante. Elle retenait toute l’attention de l’AbbĂ© Valentin. Mais on peut le dire dĂšs maintenant, ce fut une voie moyenne qui prĂ©valut avec le temps.

(6*) M. Beurtheret grand ingĂ©nieur Ă  THOMSON Ă©tait l’inventeur du “Vapotron”, tube d’Ă©mission de forte puissance pour la radiodiffusion, refroidi grĂące Ă  la vaporisation d’eau sur une anode Ă©paisse en cuivre munie de grosses dents donnant au tube l’aspect d’un ananas.

Comme il Ă©tait Ă©vident que pour former un ingĂ©nieur il fallait une formation scientifique gĂ©nĂ©rale organisĂ©e, et comme, d’autre part, l’obtention du droit de dĂ©livrer un titre d’ingĂ©nieur Ă©tait alĂ©atoire, mieux valait assurer aux Ă©lĂšves un diplĂŽme universitaire.

 

Cette orientation se dessina progressivement, en effet sur la premiÚre brochure distribuée en juin 1955 on lit:

“En fin de premiĂšre annĂ©e, les Ă©lĂšves peuvent prĂ©senter l’examen de propĂ©deutique MPC 2e et 3e annĂ©e les Ă©lĂšves ont acquis les connaissances nĂ©cessaires pour prĂ©senter les certificats de physique gĂ©nĂ©rale et d’Ă©lectricitĂ©. 4e annĂ©e sanctionnĂ©e par le diplĂŽme d’Ă©lectronicien ISEP”.

DÚs octobre les conditions ont déjà évolué:

“Il sera impossible de passer en deuxiĂšme annĂ©e si vous n’avez pas subi avec succĂšs l’examen propĂ©deutique.”

Pour les années suivantes le projet est plus ambitieux puisque seront suivis les cours des certificats suivants:

  • deuxiĂšme annĂ©e certificat de MĂ©canique Rationnelle ou MĂ©canique Physique
  • troisiĂšme annĂ©e certificat d’Ă©lectronique Ă  Paris et de RadioĂ©lectricitĂ© Ă  Lille
  • quatriĂšme annĂ©e certificat Physique GĂ©nĂ©rale ou autre ad libitum

En fin de quatriĂšme annĂ©e tous devraient avoir obtenu une licence dĂ©livrĂ©e par l’Etat, alors que prĂ©cĂ©demment n’Ă©taient envisagĂ©s que des certificats dĂ©livrĂ©s par l’Institut Cathoique. De plus, ils serait fortement recommandĂ© de se prĂ©parer Ă  complĂ©ter la formation par des diplĂŽmes supplĂ©mentaires par exemple Doctorat, DESS, IAE Ă  la FacultĂ© de Droit, diplĂŽme d’IngĂ©nieur Docteur.

Pour orienter l’enseignement et la formation qu’il fallait impĂ©rativement mettre en place Ă  terme, un ComitĂ© des Études, sorte de prĂ©lude Ă  un Conseil de Perfectionnement, fut créé. Ce Conseil, auquel divers reprĂ©sentants de l’industrie furent invitĂ©s, avait pour but de leur demander leurs besoins, de prĂ©ciser le type de formation qu’ils souhaitaient. Lors de la premiĂšre rĂ©union de ce Conseil, il y eut unanimitĂ© pour reconnaĂźtre l’urgence de former des ingĂ©nieurs. Messieurs David et Beurtheret s’affrontĂšrent Ă  nouveau sur le style de la formation. Il en ressortit cependant une idĂ©e simple: Faites-nous les Arts et MĂ©tiers de l’Ă©lectronique. Belle formule! Nous eĂ»mes pour tĂąche de lui donner un contenu concret. Elle indiquait cependant deux directions:

  • le nĂ©cessitĂ© d’une formation gĂ©nĂ©rale sans abstraction excessive,
  • le dĂ©veloppement important des activitĂ©s de laboratoire.

DĂšs la rentrĂ©e, les Ă©tudiants voulurent s’affirmer comme Ă©lĂšves d’une Ă©cole majeure et crĂ©er leur propre notoriĂ©tĂ© au sein du monde Ă©tudiant; s’affranchissant de la tutelle de l’Association des Étudiants de l’Institut Catholique, ils fondĂšrent leur propre association pour s’affilier Ă  la FĂ©dĂ©ration des Etudiants de Paris et Ă  l’Union Nationale des Etudiants de France (UNEF). Cette dĂ©cision permet de profiter directement des Ɠuvres sociales universitaires, entre autres de la CitĂ© universitaire d’Antony et des cartes pour les restaurants universitaires proches, en particulier, le renommĂ© Mabillon. TrĂšs rapidement des dĂ©marches furent entreprises pour intĂ©grer l’Union des Grandes Ecoles et obtenir ainsi une reconnaissance par le milieu Ă©tudiant du niveau du jeune institut. Elles aboutirent par un vote unanime d’admission en 1958. Le lancement d’un journal trimestriel diffusĂ© dans l’industrie et d’un bal annuel des Ă©lĂšves dans des salons d’hĂŽtels parisiens prestigieux furent autant d’activitĂ©s propres Ă  dĂ©velopper la renommĂ©e de l’ISEP.

Une promotion doit ĂȘtre baptisĂ©e, c’est la consĂ©cration de son existence. Ayant choisi le nom de Branly pour cette premiĂšre, la marraine s’imposait en la personne de madame Elisabeth Tournon Branly fille du grand physicien.

Albert Ducrocq, tant sur les ondes radios que par ses Ă©crits, passionnait auditeurs et lecteurs. Il dĂ©crivait les progrĂšs attendus de la science dans les domaines de la conquĂȘte spatiale, de la transmission de l’image, du dĂ©veloppement du calcul Ă©lectronique. Avec lui, l’Ăąge d’or Ă©tait Ă  portĂ©e de la science. Pour le baptĂȘme de cette premiĂšre promotion, appelĂ©e Ă  vivre cette Ă©poque , il fut naturellement choisi comme parrain. Albert Ducrocq souhaitait que cette cĂ©rĂ©monie comporte, outre une confĂ©rence de sa part sur la cybernĂ©tique, un cĂŽtĂ© spectaculaire.

L’idĂ©e lui vint d’utiliser les variations de rĂ©sistivitĂ© du corps humain en fonction de l’Ă©tat d’anxiĂ©tĂ© d’une sujet! Cela conduisit Ă  la fabrication d’un robot de forme humaine et d’un amplificateur. Le robot nommĂ© Electre, humanoĂŻde assis, formĂ© d’assemblages de cylindres en tĂŽles inoxydables soudĂ©es, fut rĂ©alisĂ© dans les ateliers du pĂšre de l’abbĂ© Valentin Ă  Saint-Quentin. Le niveau d’entrĂ©e de l’amplificateur diffĂ©rentiel Ă©tait en fonction de la valeur de la rĂ©sistance d’un individu mesurĂ©e entre ses deux mains serrant les poignĂ©es mĂ©talliques simulant les mains d’Electre. Cette mesure dĂ©clenche de sa part des rĂ©actions diverses: Ă©clairs fulgurants lancĂ©s par les yeux, jets de farine sortant de son nez et diverses apostrophes dignes du capitaine Haddock!

L’impĂ©trant ainsi baptisĂ©e recevait des parrains l’insigne de l’ISEP, Ɠuvre primĂ©e d’une Ă©lĂšve remportĂ©e aprĂšs un concours interne. La cĂ©rĂ©monie qui eut lieu le 28 janvier 1956, prĂ©sidĂ©e par monseigneur Blanchet, fut tĂ©lĂ©visĂ©e et remporta un vif succĂšs.

Pour la premiĂšre annĂ©e le recrutement des professeurs ne posait pas de problĂšmes majeurs car les matiĂšres principales Ă©taient enseignĂ©es Ă  l’Institut Catholique: le cours de mathĂ©matiques gĂ©nĂ©rales par le chanoine Bons et le cours de physique par Norbert Segard. Une salle de travaux pratique d’Ă©lectronique avait Ă©tĂ© amĂ©nagĂ©e dans le bĂątiment Branly. La dĂ©cision de l’obtention obligatoire du certificat de mathĂ©matiques gĂ©nĂ©rales eut des consĂ©quences sur l’enseignement prĂ©paratoire Ă  ce certificat. En effet, venait d’ĂȘtre nommĂ© Ă  la rentrĂ©e de 1955 de la FacultĂ© des Sciences, monsieur Zamansky qui avait introduit dans son cours le calcul matriciel. Cette nouvelle discipline n’Ă©tait pas enseignĂ©e Ă  la Catho. L’abbĂ© Valentin prit sur lui de donner des bases nĂ©cessaires pour prĂ©senter l’examen Ă  la Sorbonne. Son cours principalement Ă  base d’exercices pratiques Ă©tait remarquable de clartĂ© et d’efficacitĂ©. Bien entendu l’examen comportĂąt des exercices de calculs matriciel et grĂące Ă  des cours 50% des Ă©tudiants furent reçus, certains mĂȘme avec mention bien, mais la plupart des bacheliers Ă©taient Ă©liminĂ©s. La promotion dĂ©cimĂ©e fut complĂ©tĂ©e Ă  environ soixante Ă©tudiants par apport d’Ă©lĂšves recrutĂ©s sur titres; titulaires de MathĂ©matiques GĂ©nĂ©rales ou d’autres certificat de licence. AprĂšs cet Ă©crĂ©mage, il fut dĂ©cidĂ© que le baptĂȘme aurait lieu dĂ©sormais au cours de la seconde annĂ©e, la premiĂšre prenant ainsi de fait les caractĂšres d’une annĂ©e prĂ©paratoire.

Le manque de locaux devenait un problĂšme majeur et le salut vint de la famille d’Edouard Branly. Le laboratoire du savant avait Ă©tĂ©, comme nous l’avons vu dans le chapitre prĂ©cĂ©dent, construit sur les plans de monsieur Tournon Ă©poux d’Elisabeth Branly fille du physicien. SituĂ© dans le jardin des Carmes, il ne pouvait ĂȘtre modifiĂ© sans l’accord de la commission des sites dont, par chance, le prĂ©sident Ă©tait ce mĂȘme monsieur Tournon. AprĂšs des heures de discussions et de nĂ©gociations difficiles madame Branly Tournon accepta que sous la direction de son Ă©poux, le musĂ©e fut surĂ©levĂ© de trois Ă©tages pour y installer salles de cours et laboratoires, Ă  la condition que soit sauvegardĂ© et entretenu le musĂ©e Branly, ce qu’elle surveillait avec un soin jaloux qui parfois conduisit Ă  des conflits mĂ©morables lorsque lors de ses visites impromptues, elle constatait le dĂ©placement d’un objet dans le bureau ou le laboratoire de son pĂšre. Les travaux dĂ©butĂšrent durant l’Ă©tĂ© 1956.

Pour le recrutement de la deuxiĂšme promotion, l’abbĂ© Valentin tenta une expĂ©rience intĂ©ressante: rĂ©unir Ă  l’Ă©cole les candidats, leur faire suivre quelques cours et quelques Travaux Pratiques pour ensuite leur faire passer un examen thĂ©orique et des Ă©preuves pratiques s’inspirant de ce qui venait de leur ĂȘtre enseignĂ©. Malheureusement une telle initiative ne fut pas reprise en raison du nombre croissant des candidats.

Le 8 novembre 1956 avait lieu la premiĂšre sĂ©ance de bizutage des Ă©lĂšves en premiĂšre annĂ©e, une opĂ©ration s’imposait: le nettoyage au “Miror” de la cĂ©lĂšbre cage de Faraday du musĂ©e Branly. Pour cette rentrĂ©e de deuxiĂšme annĂ©e un corps professoral de qualitĂ© a pu ĂȘtre rĂ©uni pour dispenser un enseignement scientifique, Ă©conomique et social de qualitĂ©.

La rentrĂ©e 1956 vit Ă  Lille l’ouverture de l’ISEN (Institut SupĂ©rieur d’Electronique du Nord), sous la houlette de Norbert Segard; celui-ci s’Ă©tant  montrĂ© de voir son ami Jacques Valentin le prendre de vitesse avec la crĂ©ation de l’ISEP. Mais finalement l’expĂ©rience parisienne Ă  laquelle il participa activement tant par les cours de physique et d’Ă©lectricitĂ© qu’il professait, que par son implication dans la dĂ©finition des programmes, lui fut d’une aide prĂ©cieuse.

Ayant ouvert l’Ă©cole et lancĂ© les idĂ©es qui devaient prĂ©sider Ă  son orientation, amorcĂ© une belle rĂ©alisation l’abbĂ© Valentin estima avoir rempli la mission qu’il s’Ă©tait donnĂ©. Il quitte l’ISEP en juin 1957 pour se consacrer Ă  la physique et partit aux Etats-Unis. A la rentrĂ©e scolaire en octobre 57/58, je me trouvais seul aux commandes. Mais ombres d’idĂ©es de l’abbĂ© Valentin, restĂšrent prĂ©sentes et furent rĂ©alisĂ©es. A son retour des Etats-Unis , il reprit contact avec moi et rendit divers services Ă  l’ ISEP. A ma maniĂšre, je fus aussi crĂ©ateur, car j’ai agi dans mon style et en tenant compte des rĂ©alitĂ©s du cadre français de l’enseignement privĂ©. Mes premiĂšres actions furent modestes. Notons-en quelques unes:

  • le recrutement d’une responsable de l’administration et du secrĂ©tariat, mademoiselle Jacqueline Roux. Par sa personnalitĂ©, elle contribua Ă  crĂ©er un remarquable climat d’attention aux personnes.
  • la mise en place d’un surveillant gĂ©nĂ©ral, vĂ©ritable directeur intĂ©rieur, chargĂ© du dĂ©roulement courant des Ă©tudes: prĂ©vision des locaux, rentrĂ©e de cours, prĂ©sences des Ă©lĂšves… Alphonse Foucher ancien officier des Ă©quipages arriva Ă  l’ISEP en dĂ©cembre 56. c’Ă©tait une personnalitĂ© forte et il joua un grand rĂŽle dans le climat forcĂ©ment un peu dĂ©sordonnĂ© des dĂ©buts. IndĂ©niablement, il crĂ©a l’ordre, avec fermetĂ© et bienveillance!
  • le dĂ©veloppement de l’enseignement Ă©conomique et social, amorcĂ© l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente avec l’aide de monsieur Predseil, prĂ©sident de CRC (Centre de recherche des chefs d’entreprise).
  • l’arrivĂ©e d’une directeur des Ă©tudes en la personne de M. Paul Abadie, IngĂ©nieur en chef des tĂ©lĂ©communications, qui consacra son temps de retraite Ă  l”institut.

Bien entendu, j’eus Ă  mettre sur pied les enseignements de troisiĂšme et de quatriĂšme annĂ©e qui n’avaient pas Ă©tĂ© Ă©laborĂ©s en dĂ©tail. L’enseignement de l’Ă©lectronique fut dĂ©gagĂ© de la traditionnelle radioĂ©lectricitĂ© pour pouvoir ĂȘtre appliquĂ© aux divers domaines: mesure, traitements des donnĂ©s, machines asservies, tĂ©lĂ©communications,….

Pour la recherche des professeurs de qualitĂ©, jei repris les idĂ©es Ă©changĂ©es avec l’abbĂ© Valentin. Ainsi pour le recrutement des professeurs de physique, je recherchais des physiciens ayant contact avec la physique vivante et la recherche  et non des enseignants prĂ©parant seulement Ă  des concours. reprenant Ă©galement des idĂ©es Ă©changĂ©es avec l’abbĂ© Valentin, je mis en place un type de “projet” original.

Des Ă©tudiants, groupĂ©s par Ă©quipes de trois ou quatre sous la direction d’un ingĂ©nieur confirmĂ©, avaient Ă  traiter de sujets limitĂ©s s’inscrivant dans un ensemble plus vaste et pouvant donner lieu Ă  une rĂ©alisation concrĂšte (par exemple, tel Ă©lĂ©ment d’un ensemble radar). Les Ă©lĂšves sont alors invitĂ©s Ă  parcourir toutes les Ă©tapes que l’on rencontre dans une Ă©tude industrielle, du schĂ©ma de principe Ă  la mise au point d’un prototype. Ce faisant ils sont obligĂ©s de faire appel, de façon synthĂ©tique, Ă  de multiples disciplines que les cours sont obligĂ©s de sĂ©parer: physique, mĂ©canique, dessin, technologie, normes,… Ils entrent en relation avec des fournisseurs, dĂ©couvrent le nĂ©cessaire compromis entre les performances, le prix de revient et les dĂ©lais. Du cahier des charges Ă  la prĂ©sentation en recette, il s’agit d’une activitĂ© de jeune ingĂ©nieur, guidĂ©e, et dont le rĂ©sultat peut ĂȘtre commercialisable. D’autres Ă©coles virent l’intĂ©rĂȘt de pareille maniĂšre de faire..

Un des principaux chantiers, sinon le principal, auquel je me suis attelĂ© fut la connaissance du titre d’ingĂ©nieur: constitution du dossier et dĂ©marches pour le faire aboutir. Il fallait rassembler non seulement les programmes des divers enseignements, mais aussi dĂ©finir en les prĂ©cisant les conditions d’admission, du contrĂŽle des Ă©tudes et de dĂ©livrance du diplĂŽme. Il fallait fournir la liste des enseignants avec leur diplĂŽmes, des laboratoires avec le dĂ©tail de leur Ă©quipement… La liaison de la license ne fut pas mise en exergue, certes, mais elle servit cependant quelque peu de rĂ©fĂ©rence de niveau. Enfin, le 11 dĂ©cembre 1959, l’ISEP fut habilitĂ© Ă  dĂ©livrer le diplĂŽme d’ingĂ©nieur de l’Institut SupĂ©rieur de l’Electronique de Paris, soit quelques mois aprĂšs la sortie de la premiĂšre promotion en juin 1959. Lors de l’annonce aux Ă©lĂšves de cette dĂ©cision, je ne manquais pas de souligner tout ce qui Ă©tait dĂ» Ă  l’abbĂ© Valentin et Ă  tous ceux qui mirent en Ɠuvre son ambitieux projet.

AnnĂ©e aprĂšs annĂ©e l’ISEP se structurait, les bĂątiments et l’Ă©quipement des laboratoires Ă©taient maintenant dignes des technologies modernes enseignĂ©es, des ingĂ©nieurs, dĂ©tachĂ©s par leur entreprise constituaient la majoritĂ© du corps professoral, passionnĂ©s par leur mĂ©tier ils transmettaient avec enthousiasme les techniques de leur spĂ©cialitĂ©. Les premiers Ă©lĂšves stagiaires en entreprise furent apprĂ©ciĂ©s.

 

Lors de la rĂ©ception donnĂ©e lors du dĂ©part de cette premiĂšre promotion, juillet 59, rĂ©ception Ă  laquelle Ă©taient conviĂ©s nombre de reprĂ©sentants de l’industrie, je pouvais dire: “cette promotion inaugurale fit confiance Ă  des promesses alors que l’Institut n’Ă©tait encore qu’un projet. Elle a connu la pĂ©riode hĂ©roĂŻque des installations de fortune et elle a vu sortir de terre, jour aprĂšs jour, le bĂątiment moderne oĂč nous nous trouvons. Elle a fait l’essai de chaque annĂ©e d’enseignement, elle a vu l’Ă©quipe des professeurs s’Ă©toffer et, il faut dire, se roder et se mettre au point Ă  son contact, parfois Ă  ses dĂ©pens. TrĂšs mĂȘlĂ©e Ă  la crĂ©ation de notre Institut qu’elle a suivi pas Ă  pas, cette promotion y a contribuĂ© parce qu’elle a rĂ©agi. Bien souvent ce furent des idĂ©es ou des remarques prĂ©sentĂ©es par les Ă©tudiants qui ont permis de rĂ©elles amĂ©liorations dont leurs successeurs ont profitĂ©.”

 

La majoritĂ© des premiers diplĂŽmĂ©s dut, avant d’accĂ©der Ă  la vie professionnelle, satisfaire aux obligations militaires qui, Ă  cette Ă©poque de la guerre d’AlgĂ©rie, duraient plus de deux ans. DĂ©but 1962, arrivĂ©s sur le marchĂ© du travail, les ingĂ©nieurs ISEP furent embauchĂ©s au niveau du groupe deux de la classification Ă©cole dans les industries Ă©lectroniques et aĂ©ronautiques. La tĂąche des pionniers Ă©tait achevĂ©e et l’esprit d”entreprendre souffle maintenant depuis cinquante ans sur l’ISEP, ses Ă©tudiants et ses anciens Ă©lĂšves.

promo_1959

Avec le recul du temps, on peut le dire, cette pĂ©riode fut:”une grande improvisation dans l’enthousiasme” (7*).

(7*) PrĂ©lude du “Soulier de Satin” de Paul Claudel

Depuis trois ans, aprĂšs un bruyant dĂ©part, un lent travail de formation s’accomplit pour fournir Ă  l’industrie Ă©lectronique française un type d’ingĂ©nieurs de vocation dont les caractĂ©ristiques principales seront d’ĂȘtre des spĂ©cialistes et des hommes.

Nous serons des ingĂ©nieurs de vocation, car ce n’est pas la renommĂ©e d’un diplĂŽme qui a dĂ©terminĂ© notre candidature Ă  l’Ă©cole mais un programme et un esprit.