Jacques Charlin (ISEP 1959), Président d’honneur d’ISEP Alumni

Chapitre II
Souvenirs et dialogue des pionniers :
L’Institut catholique de Paris mise sur l’électronique (1955-1968)

Dans les années 1950, la France se remettait des désastres de la guerre et de l’occupation. L’essor des nouvelles technologies développées pour les besoins des armées est exceptionnel et notre pays s’efforçait de retrouver sa place naturelle parmi les nations à la pointe de la recherche scientifique et des développements industriels qu’induisent ces innovations technologiques. Parmi ces nouveaux secteurs plein de promesses, l’électronique passionne deux jeunes scientifiques l’abbé Jacques Valentin et son ami Norbert Ségard. Tous deux issus de la faculté des Sciences des Instituts Catholiques de Paris et de Lille, rêvent de créer une école d’ingénieurs consacrée à cette nouvelle technologie. La pénurie d’ingénieurs dans ce domaine était considérée comme fort préjudiciable aux développements industriels prévisibles et la profession appelait de ses vœux à la création de nouvelles écoles.

Traditionnellement, les Instituts Catholiques de Lille et Paris ont toujours fait preuve d’un grand intérêt pour accompagner, par des enseignements adaptés, l’évolution de la société. C’est ainsi qu’à Lille furent créées les HEI et à Paris dès 1913 l’ESSEC (2*).

L’abbé Valentin s’efforce avec passion et acharnement de convaincre Monseigneur Blanchet, Recteur de l’Institut Catholique de Paris, de l’intérêt de créer une école répondant aux souhaits de l’industrie radioélectrique et, début 1955, le principe de ce ma cement est acquis. Tout naturellement Monseigneur Blanchet demande à l’abbé Valentin d’assurer le démarrage du nouvel institut. La tâche est immense: il fallait trouver des financements, des locaux, des professeurs, établir des programmes. Pour faire face l’abbé Valentin proposa à Monseigneur Blanchet un de ses amis, ancien condisciple au séminaire des Carmes, l’abbé Jean Vieillard, pour prendre la direction de la future école. Jacques Valentin, prêtre non-conformiste, au parler direct et parfois truculent, savait susciter l’enthousiasme chez tous ceux qui l’approchaient. Travailleur acharné dans la poursuite de sa mission créatrice il se donna sans compter au lancement de cet institut (3*).

 

Une association fut rapidement créée, l’Association Edouard Branly. Elle fut le fondement juridique de l’école et présidée par le Recteur. Le Conseil d’Administration, lors de la première réunion, le 29 juin 1955 décida l’ouverture d’un Institut d’Electronique, me nomma Vice-Président du conseil et l’abbé Jacques Valentin administrateur délégué. Il me chargea des formalités nécessaires à l’ouverture de l’école et à mon habilitation comme Directeur auprès de la Direction de l’Enseignement Technique. Je ne fus malheureusement disponible qu’en Juin 56. Aussi, tout naturellement, Monseigneur Blanchet demanda à l’abbé Valentin d’assurer le démarrage du nouvel institut. Mais je fus très associé à l’action de l’Abbé Vallentin et je participais à toutes les réunions du Conseil d’Administration qui décidèrent des principaux aspects de l’école: admissions, programmes, examens.

(1*) Jacques Charlin fut le premier président de l’Association des Elèves de l’ISEP.

(2*) HEI : Hautes Etudes Industrielles; ESSEC : Ecole Supérieure des Sciences Economiques et Commerciales.

(3*) Tout était bon pour obtenir des aides pour son institut et la Coupole, boulevard du Montparnasse, voyait souvent cet ecclésiastique peu commun aborder, dans ce but, avec aplomb députés et sénateurs au sortir des séances de nuit de l’Assemblée.

L’Institut Catholique mis à disposition un grand amphithéâtre (4*) et l’association des amis d’Edouard Branly des salles du musée moyennant l’appellation d’Ecole Branly pour le nouvel institut. Il fallut beaucoup de diplomatie pour faire comprendre à madame Tournon Branly, fille du grand physicien et vestale vigilante de cet édifice, que le renom de son père serait encore mieux valorisé en l’associant au terme d’une discipline qu’il avait tant contribuée à créer, finalement l’accord se fit sur le nom:

(4*) Cet amphithéâtre se trouve au premier étage du côté gauche de la cour d’entrée de l’institut Catholique. Le chauffeur de Monseigneur le Recteur avait l’habitude de garer sa voiture devant la porte de l’escalier et malgré les demandes des étudiants il refusait de la déplacer, l’abbé Valentin écrivit à Monseigneur Blanchet :”Puisue votre chauffeur refuse de déplacer votre voiture demandez-lui de laisser les portières ouvertes pour que mes étudiants puissent la traverser et accéder ainsi facilement à leur amphithéâtre…”

Dans le courant de l’été 1955, la presse annonce la création de ce nouvel institut consacré à l’électronique. Cet événement est relaté, par exemple, dans les “Télégrammes de Paris Match” et dans divers mensuels professionnels. Les écoles préparatoires telles que Stanislas, Saint Geneviève et autres, en relation ou non avec les Instituts Catholiques, furent aussi averties. Fin août les candidats étaient encore peu nombreux et l’abbé Valentin inquiet commençait à se décourager et considérait l’ouverture comme problématique, enfin en septembre de nombreux postulants se firent connaître et le 3 novembre, jour de rentrée des Facultés, il accueillait les pionniers. Quatre vingt élèves de niveau très différent se lançaient dans une aventure commune enthousiasmante. La majorité provenait des classes préparatoires soit directement de Math Sup soit déjà “3/2”, certains avaient même réussi les examens écrits de plusieurs concours. Particularité rare à cette époque pour une école d’ingénieurs les jeunes filles étaient admises et une dizaine s’étaient inscrites (5*)

 

Lors de la réunion du Conseil qui entérina cette décision l’abbé Valentin y présenta l’école qu’il souhaitait. Comme l’ISEP naissait dans l’orbite de la Faculté de Sciences de la Catho (un Institut de Faculté en quelque sorte) il était naturel d’y admettre des jeunes filles. Un des industriels présent lui répliqua ” Monsieur l’Abbé, vous allez faire un investissement inutile!” On passa outre! Il y eut trente ans plus tard, 17% de femmes élèves ingénieurs l’ISEP.

(5*) Pour la Saint Valentin, l’abbé Valentin invitait les jeunes filles à dîner à la Coupole et ce prêtre entouré d’un parterre de jeunes filles suscitait un intérêt amusé chez les convives environnants.

Dans une séance de la Société des Radioélectriciens deux conceptions s’affrontèrent. Son Vice-Président, M.Beurtheret, (6*) avait précisé les caractéristiques qu’il pensait attendues par les industriels pour ces futurs électroniciens: “Nous avons besoin non pas de rêveurs, mais de praticiens expérimentés, ayant bien assimilé les bases du métier d’ingénieur; ils devront posséder des connaissances mathématiques strictement nécessaires à une bonne compréhension des techniques de l’électronique, mais ils devront avoir une formation essentiellement pratique et expérimentale et avoir acquis le sens profond de la physique et des mesures. Ils devront avoir des connaissances techniques sérieuses et des notions sur les sciences humaines. Ces ingénieurs devront faire preuve, en dehors de leur valeur professionnel:

  • d’aptitude au travail en équipe;
  • d’esprit de productivité;
  • d’aptitude aux relations humaines;
  • de justesse de jugement;
  • d’esprit d’observation et d’initiative.”

 

Face à lui, Pierre David, ingénieur général des télécommunications et conseiller scientifique du SHAPE, défendait un profil de formation plus traditionnel : “Certes, nous avons besoin d’électroniciens. Il faut multiplier leur nombre par deux ou trois. Mais la formation classique des taupes est excellente si on n’y goûte pas trop longtemps. Ce sont les mêmes matières de base à peu près dans tous les pays. Elles demandent un travail intensif. Partout, il y a deux ans de formation générale avant la spécialisation. On leur reproche un caractère trop abstrait ? Mais, un professeur peut être plus ou moins abstrait. Et le choix des professeurs peut, peut-être, tenir davantage compte de la valeur pédagogique.”

Entre ces deux perspectives, la voie à prendre n’était pas évidente, la première paraissait plus séduisante. Elle retenait toute l’attention de l’Abbé Valentin. Mais on peut le dire dès maintenant, ce fut une voie moyenne qui prévalut avec le temps.

(6*) M. Beurtheret grand ingénieur à THOMSON était l’inventeur du “Vapotron”, tube d’émission de forte puissance pour la radiodiffusion, refroidi grâce à la vaporisation d’eau sur une anode épaisse en cuivre munie de grosses dents donnant au tube l’aspect d’un ananas.

Comme il était évident que pour former un ingénieur il fallait une formation scientifique générale organisée, et comme, d’autre part, l’obtention du droit de délivrer un titre d’ingénieur était aléatoire, mieux valait assurer aux élèves un diplôme universitaire.

 

Cette orientation se dessina progressivement, en effet sur la première brochure distribuée en juin 1955 on lit:

“En fin de première année, les élèves peuvent présenter l’examen de propédeutique MPC 2e et 3e année les élèves ont acquis les connaissances nécessaires pour présenter les certificats de physique générale et d’électricité. 4e année sanctionnée par le diplôme d’électronicien ISEP”.

Dès octobre les conditions ont déjà évolué:

“Il sera impossible de passer en deuxième année si vous n’avez pas subi avec succès l’examen propédeutique.”

Pour les années suivantes le projet est plus ambitieux puisque seront suivis les cours des certificats suivants:

  • deuxième année certificat de Mécanique Rationnelle ou Mécanique Physique
  • troisième année certificat d’électronique à Paris et de Radioélectricité à Lille
  • quatrième année certificat Physique Générale ou autre ad libitum

En fin de quatrième année tous devraient avoir obtenu une licence délivrée par l’Etat, alors que précédemment n’étaient envisagés que des certificats délivrés par l’Institut Cathoique. De plus, ils serait fortement recommandé de se préparer à compléter la formation par des diplômes supplémentaires par exemple Doctorat, DESS, IAE à la Faculté de Droit, diplôme d’Ingénieur Docteur.

Pour orienter l’enseignement et la formation qu’il fallait impérativement mettre en place à terme, un Comité des Études, sorte de prélude à un Conseil de Perfectionnement, fut créé. Ce Conseil, auquel divers représentants de l’industrie furent invités, avait pour but de leur demander leurs besoins, de préciser le type de formation qu’ils souhaitaient. Lors de la première réunion de ce Conseil, il y eut unanimité pour reconnaître l’urgence de former des ingénieurs. Messieurs David et Beurtheret s’affrontèrent à nouveau sur le style de la formation. Il en ressortit cependant une idée simple: Faites-nous les Arts et Métiers de l’électronique. Belle formule! Nous eûmes pour tâche de lui donner un contenu concret. Elle indiquait cependant deux directions:

  • le nécessité d’une formation générale sans abstraction excessive,
  • le développement important des activités de laboratoire.

Dès la rentrée, les étudiants voulurent s’affirmer comme élèves d’une école majeure et créer leur propre notoriété au sein du monde étudiant; s’affranchissant de la tutelle de l’Association des Étudiants de l’Institut Catholique, ils fondèrent leur propre association pour s’affilier à la Fédération des Etudiants de Paris et à l’Union Nationale des Etudiants de France (UNEF). Cette décision permet de profiter directement des œuvres sociales universitaires, entre autres de la Cité universitaire d’Antony et des cartes pour les restaurants universitaires proches, en particulier, le renommé Mabillon. Très rapidement des démarches furent entreprises pour intégrer l’Union des Grandes Ecoles et obtenir ainsi une reconnaissance par le milieu étudiant du niveau du jeune institut. Elles aboutirent par un vote unanime d’admission en 1958. Le lancement d’un journal trimestriel diffusé dans l’industrie et d’un bal annuel des élèves dans des salons d’hôtels parisiens prestigieux furent autant d’activités propres à développer la renommée de l’ISEP.

Une promotion doit être baptisée, c’est la consécration de son existence. Ayant choisi le nom de Branly pour cette première, la marraine s’imposait en la personne de madame Elisabeth Tournon Branly fille du grand physicien.

Albert Ducrocq, tant sur les ondes radios que par ses écrits, passionnait auditeurs et lecteurs. Il décrivait les progrès attendus de la science dans les domaines de la conquête spatiale, de la transmission de l’image, du développement du calcul électronique. Avec lui, l’âge d’or était à portée de la science. Pour le baptême de cette première promotion, appelée à vivre cette époque , il fut naturellement choisi comme parrain. Albert Ducrocq souhaitait que cette cérémonie comporte, outre une conférence de sa part sur la cybernétique, un côté spectaculaire.

L’idée lui vint d’utiliser les variations de résistivité du corps humain en fonction de l’état d’anxiété d’une sujet! Cela conduisit à la fabrication d’un robot de forme humaine et d’un amplificateur. Le robot nommé Electre, humanoïde assis, formé d’assemblages de cylindres en tôles inoxydables soudées, fut réalisé dans les ateliers du père de l’abbé Valentin à Saint-Quentin. Le niveau d’entrée de l’amplificateur différentiel était en fonction de la valeur de la résistance d’un individu mesurée entre ses deux mains serrant les poignées métalliques simulant les mains d’Electre. Cette mesure déclenche de sa part des réactions diverses: éclairs fulgurants lancés par les yeux, jets de farine sortant de son nez et diverses apostrophes dignes du capitaine Haddock!

L’impétrant ainsi baptisée recevait des parrains l’insigne de l’ISEP, œuvre primée d’une élève remportée après un concours interne. La cérémonie qui eut lieu le 28 janvier 1956, présidée par monseigneur Blanchet, fut télévisée et remporta un vif succès.

Pour la première année le recrutement des professeurs ne posait pas de problèmes majeurs car les matières principales étaient enseignées à l’Institut Catholique: le cours de mathématiques générales par le chanoine Bons et le cours de physique par Norbert Segard. Une salle de travaux pratique d’électronique avait été aménagée dans le bâtiment Branly. La décision de l’obtention obligatoire du certificat de mathématiques générales eut des conséquences sur l’enseignement préparatoire à ce certificat. En effet, venait d’être nommé à la rentrée de 1955 de la Faculté des Sciences, monsieur Zamansky qui avait introduit dans son cours le calcul matriciel. Cette nouvelle discipline n’était pas enseignée à la Catho. L’abbé Valentin prit sur lui de donner des bases nécessaires pour présenter l’examen à la Sorbonne. Son cours principalement à base d’exercices pratiques était remarquable de clarté et d’efficacité. Bien entendu l’examen comportât des exercices de calculs matriciel et grâce à des cours 50% des étudiants furent reçus, certains même avec mention bien, mais la plupart des bacheliers étaient éliminés. La promotion décimée fut complétée à environ soixante étudiants par apport d’élèves recrutés sur titres; titulaires de Mathématiques Générales ou d’autres certificat de licence. Après cet écrémage, il fut décidé que le baptême aurait lieu désormais au cours de la seconde année, la première prenant ainsi de fait les caractères d’une année préparatoire.

Le manque de locaux devenait un problème majeur et le salut vint de la famille d’Edouard Branly. Le laboratoire du savant avait été, comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, construit sur les plans de monsieur Tournon époux d’Elisabeth Branly fille du physicien. Situé dans le jardin des Carmes, il ne pouvait être modifié sans l’accord de la commission des sites dont, par chance, le président était ce même monsieur Tournon. Après des heures de discussions et de négociations difficiles madame Branly Tournon accepta que sous la direction de son époux, le musée fut surélevé de trois étages pour y installer salles de cours et laboratoires, à la condition que soit sauvegardé et entretenu le musée Branly, ce qu’elle surveillait avec un soin jaloux qui parfois conduisit à des conflits mémorables lorsque lors de ses visites impromptues, elle constatait le déplacement d’un objet dans le bureau ou le laboratoire de son père. Les travaux débutèrent durant l’été 1956.

Pour le recrutement de la deuxième promotion, l’abbé Valentin tenta une expérience intéressante: réunir à l’école les candidats, leur faire suivre quelques cours et quelques Travaux Pratiques pour ensuite leur faire passer un examen théorique et des épreuves pratiques s’inspirant de ce qui venait de leur être enseigné. Malheureusement une telle initiative ne fut pas reprise en raison du nombre croissant des candidats.

Le 8 novembre 1956 avait lieu la première séance de bizutage des élèves en première année, une opération s’imposait: le nettoyage au “Miror” de la célèbre cage de Faraday du musée Branly. Pour cette rentrée de deuxième année un corps professoral de qualité a pu être réuni pour dispenser un enseignement scientifique, économique et social de qualité.

La rentrée 1956 vit à Lille l’ouverture de l’ISEN (Institut Supérieur d’Electronique du Nord), sous la houlette de Norbert Segard; celui-ci s’étant  montré de voir son ami Jacques Valentin le prendre de vitesse avec la création de l’ISEP. Mais finalement l’expérience parisienne à laquelle il participa activement tant par les cours de physique et d’électricité qu’il professait, que par son implication dans la définition des programmes, lui fut d’une aide précieuse.

Ayant ouvert l’école et lancé les idées qui devaient présider à son orientation, amorcé une belle réalisation l’abbé Valentin estima avoir rempli la mission qu’il s’était donné. Il quitte l’ISEP en juin 1957 pour se consacrer à la physique et partit aux Etats-Unis. A la rentrée scolaire en octobre 57/58, je me trouvais seul aux commandes. Mais ombres d’idées de l’abbé Valentin, restèrent présentes et furent réalisées. A son retour des Etats-Unis , il reprit contact avec moi et rendit divers services à l’ ISEP. A ma manière, je fus aussi créateur, car j’ai agi dans mon style et en tenant compte des réalités du cadre français de l’enseignement privé. Mes premières actions furent modestes. Notons-en quelques unes:

  • le recrutement d’une responsable de l’administration et du secrétariat, mademoiselle Jacqueline Roux. Par sa personnalité, elle contribua à créer un remarquable climat d’attention aux personnes.
  • la mise en place d’un surveillant général, véritable directeur intérieur, chargé du déroulement courant des études: prévision des locaux, rentrée de cours, présences des élèves… Alphonse Foucher ancien officier des équipages arriva à l’ISEP en décembre 56. c’était une personnalité forte et il joua un grand rôle dans le climat forcément un peu désordonné des débuts. Indéniablement, il créa l’ordre, avec fermeté et bienveillance!
  • le développement de l’enseignement économique et social, amorcé l’année précédente avec l’aide de monsieur Predseil, président de CRC (Centre de recherche des chefs d’entreprise).
  • l’arrivée d’une directeur des études en la personne de M. Paul Abadie, Ingénieur en chef des télécommunications, qui consacra son temps de retraite à l”institut.

Bien entendu, j’eus à mettre sur pied les enseignements de troisième et de quatrième année qui n’avaient pas été élaborés en détail. L’enseignement de l’électronique fut dégagé de la traditionnelle radioélectricité pour pouvoir être appliqué aux divers domaines: mesure, traitements des donnés, machines asservies, télécommunications,….

Pour la recherche des professeurs de qualité, jei repris les idées échangées avec l’abbé Valentin. Ainsi pour le recrutement des professeurs de physique, je recherchais des physiciens ayant contact avec la physique vivante et la recherche  et non des enseignants préparant seulement à des concours. reprenant également des idées échangées avec l’abbé Valentin, je mis en place un type de “projet” original.

Des étudiants, groupés par équipes de trois ou quatre sous la direction d’un ingénieur confirmé, avaient à traiter de sujets limités s’inscrivant dans un ensemble plus vaste et pouvant donner lieu à une réalisation concrète (par exemple, tel élément d’un ensemble radar). Les élèves sont alors invités à parcourir toutes les étapes que l’on rencontre dans une étude industrielle, du schéma de principe à la mise au point d’un prototype. Ce faisant ils sont obligés de faire appel, de façon synthétique, à de multiples disciplines que les cours sont obligés de séparer: physique, mécanique, dessin, technologie, normes,… Ils entrent en relation avec des fournisseurs, découvrent le nécessaire compromis entre les performances, le prix de revient et les délais. Du cahier des charges à la présentation en recette, il s’agit d’une activité de jeune ingénieur, guidée, et dont le résultat peut être commercialisable. D’autres écoles virent l’intérêt de pareille manière de faire..

Un des principaux chantiers, sinon le principal, auquel je me suis attelé fut la connaissance du titre d’ingénieur: constitution du dossier et démarches pour le faire aboutir. Il fallait rassembler non seulement les programmes des divers enseignements, mais aussi définir en les précisant les conditions d’admission, du contrôle des études et de délivrance du diplôme. Il fallait fournir la liste des enseignants avec leur diplômes, des laboratoires avec le détail de leur équipement… La liaison de la license ne fut pas mise en exergue, certes, mais elle servit cependant quelque peu de référence de niveau. Enfin, le 11 décembre 1959, l’ISEP fut habilité à délivrer le diplôme d’ingénieur de l’Institut Supérieur de l’Electronique de Paris, soit quelques mois après la sortie de la première promotion en juin 1959. Lors de l’annonce aux élèves de cette décision, je ne manquais pas de souligner tout ce qui était dû à l’abbé Valentin et à tous ceux qui mirent en œuvre son ambitieux projet.

Année après année l’ISEP se structurait, les bâtiments et l’équipement des laboratoires étaient maintenant dignes des technologies modernes enseignées, des ingénieurs, détachés par leur entreprise constituaient la majorité du corps professoral, passionnés par leur métier ils transmettaient avec enthousiasme les techniques de leur spécialité. Les premiers élèves stagiaires en entreprise furent appréciés.

 

Lors de la réception donnée lors du départ de cette première promotion, juillet 59, réception à laquelle étaient conviés nombre de représentants de l’industrie, je pouvais dire: “cette promotion inaugurale fit confiance à des promesses alors que l’Institut n’était encore qu’un projet. Elle a connu la période héroïque des installations de fortune et elle a vu sortir de terre, jour après jour, le bâtiment moderne où nous nous trouvons. Elle a fait l’essai de chaque année d’enseignement, elle a vu l’équipe des professeurs s’étoffer et, il faut dire, se roder et se mettre au point à son contact, parfois à ses dépens. Très mêlée à la création de notre Institut qu’elle a suivi pas à pas, cette promotion y a contribué parce qu’elle a réagi. Bien souvent ce furent des idées ou des remarques présentées par les étudiants qui ont permis de réelles améliorations dont leurs successeurs ont profité.”

 

La majorité des premiers diplômés dut, avant d’accéder à la vie professionnelle, satisfaire aux obligations militaires qui, à cette époque de la guerre d’Algérie, duraient plus de deux ans. Début 1962, arrivés sur le marché du travail, les ingénieurs ISEP furent embauchés au niveau du groupe deux de la classification école dans les industries électroniques et aéronautiques. La tâche des pionniers était achevée et l’esprit d”entreprendre souffle maintenant depuis cinquante ans sur l’ISEP, ses étudiants et ses anciens élèves.

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Avec le recul du temps, on peut le dire, cette période fut:”une grande improvisation dans l’enthousiasme” (7*).

(7*) Prélude du “Soulier de Satin” de Paul Claudel

Depuis trois ans, après un bruyant départ, un lent travail de formation s’accomplit pour fournir à l’industrie électronique française un type d’ingénieurs de vocation dont les caractéristiques principales seront d’être des spécialistes et des hommes.

Nous serons des ingénieurs de vocation, car ce n’est pas la renommée d’un diplôme qui a déterminé notre candidature à l’école mais un programme et un esprit.